“It’s that time of the year” que je redoute toujours un peu: le retour du Liban.
Et comme chaque année, il vient avec son lot d’émotions, de souvenirs et de mots que je ressens le besoin de poser quelque part.
Cette année, c’est ma fille qui a commencé, dans l’avion, au décollage. Mal au ventre, vomissements, nausées…
Alors forcément, à notre arrivée direction le médecin. Après quelques questions et un examen bien détaillé, son diagnostic tombe, avec ce petit sourire qui en dit long: elle a le mal du pays!
Comme elle a dit une centaine de fois pendant les vacances, elle ne voulait pas rentrer. Elle préfère vivre au Liban, même sous les bombes que de rentrer.
Et, à vrai dire, je la comprends. Elle exprimait à haute voix ce que je pensais au fond de moi.
Nous venons de passer des vacances entourées de tout ce qui fait que le Liban est, pour nous, bien plus qu’un pays.
Nous étions dans mon village natal, à faire des balades ancrées au coeur d’une nature à couper le souffle, à jouer des matchs de volleyball, à participer à l’organisation de tournois et de soirées de villages, à retrouver les cousins, à rire jusqu’à en avoir mal au ventre et à pleurer parfois, à partager des journées entières et des nuits avec nos amis d’enfance. Une vie simple, pleine, bruyante, épuisante, chaleureuse. Une vie où la famille est partout, où quelqu’un passe toujours boire un café, où les journées semblent longues parce qu’elles sont remplies de gens qu’on aime. Malgré les activités prenantes, les cafés, les événements, les soirées et les visites, nous n’avons pas eu le temps de voir tous nos amis et tous nos cousins.
Alors forcément, le retour à la réalité fait mal. Alors son corps a simplement dit ce que nous n’arrivons pas encore à dire: nous ne voulons pas partir.
Chez ce médecin traitant, libanais lui aussi, marié à une Marocaine, la conversation prend ensuite une tournure qui nous fait rire. Il nous raconte une anecdote sur sa fille qui veut aller au Liban. Pas juste au Liban. Mais au Liban Sud la région d’où vient son père. Cette région actuellement sous bombardements.
Alors pour convaincre son père, elle lui explique très sérieusement: “ nous, mon frère et moi, sommes libanais comme toi. Et donc, on n’a pas peur. Les libanais n’ont pas peur”
Puis elle ajoute, comme si l’argument était imparable: “Maman, on peut la comprendre.. mais nous, on est des Libanais donc courageux!”
On rit, parce que c’est tellement libanais.
Cette façon que nous avons de transformer même les situations les plus absurdes en blague. Cette fierté un peu irrationnelle. Cette conviction que, quoi qu’il arrive, nous sommes faits d’une matière différente.
Et peut-être qu’au fond, c’est exactement ça qui nous lie à ce pays. Comme me dit mon cousin: “On a une relation narcissique avec notre pays. On l’aime et on le déteste en même temps”
Et je crois qu’il a parfaitement résumé le problème. On ne supporte pas toujours d’y vivre. On se plaint de tout, de la circulation, de l’électricité, de l’administration, de l’instabilité, du bruit, de cette impression permanente que rien ne fonctionne. On rêve tout le temps de partir. On part même. Et puis, à peine loin de ses montagnes, de sa mer, de ses villages et de ses soirées interminables, un grand vide s’installe.
On peut passer des années à dire qu’on n’en peut plus du Liban et dès qu’on le quitte, se surprendre à regarder en boucle les photos prises lors de nos vacances, à parler de nourriture, à raconter une soirée, un coucher du soleil, une rencontre, un drame… avec ce sentiment de satisfaction discret.
Au Liban, on ne vient pas seulement passer des vacances. On revient retrouver une partie de soi. Une version de nous-même qui existe encore là-bas, quelque part entre les cousins, les repas qui s’éternisent, les fous rires, les amis, les villages, les balades et toutes ces personnes qui nous rappellent d’où l’on vient.
Alors oui ma fille avait mal au ventre. Mais peut-être qu’elle avait simplement le coeur lourd.
Et finalement, je crois que nous sommes nombreux à souffrir du même mal.
