jeudi 27 août 2026

Le mal du pays

 “It’s that time of the year” que je redoute toujours un peu: le retour du Liban.

Et comme chaque année, il vient avec son lot d’émotions, de souvenirs et de mots que je ressens le besoin de poser quelque part. 
Cette année, c’est ma fille qui a commencé, dans l’avion, au décollage. Mal au ventre, vomissements, nausées…
Alors forcément, à notre arrivée direction le médecin. Après quelques questions et un examen bien détaillé, son diagnostic tombe, avec ce petit sourire qui en dit long: elle a le mal du pays! 

Comme elle a dit une centaine de fois pendant les vacances, elle ne voulait pas rentrer. Elle préfère vivre au Liban, même sous les bombes que de rentrer. 
Et, à vrai dire, je la comprends. Elle exprimait à haute voix ce que je pensais au fond de moi.
Nous venons de passer des vacances entourées de tout ce qui fait que le Liban est, pour nous, bien plus qu’un pays. 
Nous étions dans mon village natal, à faire des balades ancrées au coeur d’une nature à couper le souffle, à jouer des matchs de volleyball, à participer à l’organisation de tournois et de soirées de villages, à retrouver les cousins, à rire jusqu’à en avoir mal au ventre et à pleurer parfois, à partager des journées entières et des nuits avec nos amis d’enfance.  Une vie simple, pleine, bruyante, épuisante, chaleureuse. Une vie où la famille est partout, où quelqu’un passe toujours boire un café, où les journées semblent longues parce qu’elles sont remplies de gens qu’on aime. Malgré les activités prenantes, les cafés, les événements, les soirées et les visites, nous n’avons pas eu le temps de voir tous nos amis et tous nos cousins.
Alors forcément, le retour à la réalité fait mal. Alors son corps a simplement dit ce que nous n’arrivons pas encore à dire: nous ne voulons pas partir.

Chez ce médecin traitant, libanais lui aussi, marié à une Marocaine, la conversation prend ensuite une tournure qui nous fait rire. Il nous raconte une anecdote sur sa fille qui veut aller au Liban. Pas juste au Liban. Mais au Liban Sud la région d’où vient son père. Cette région actuellement sous bombardements. 
Alors pour convaincre son père, elle lui explique très sérieusement: “ nous, mon frère et moi, sommes libanais comme toi. Et donc, on n’a pas peur. Les libanais n’ont pas peur”
Puis elle ajoute, comme si l’argument était imparable: “Maman, on peut la comprendre.. mais nous, on est des Libanais donc courageux!”

On rit, parce que c’est tellement libanais.
Cette façon que nous avons de transformer même les situations les plus absurdes en blague. Cette fierté un peu irrationnelle. Cette conviction que, quoi qu’il arrive, nous sommes faits d’une matière différente.
Et peut-être qu’au fond, c’est exactement ça qui nous lie à ce pays. Comme me dit mon cousin: “On a une relation narcissique avec notre pays. On l’aime et on le déteste en même temps”
Et je crois qu’il a parfaitement résumé le problème. On ne supporte pas toujours d’y vivre. On se plaint de tout, de la circulation, de l’électricité, de l’administration, de l’instabilité, du bruit, de cette impression permanente que rien ne fonctionne. On rêve tout le temps de partir. On part même. Et puis, à peine loin de ses montagnes, de sa mer, de ses villages et de ses soirées interminables, un grand vide s’installe. 
On peut passer des années à dire qu’on n’en peut plus du Liban et dès qu’on le quitte, se surprendre à regarder en boucle les photos prises lors de nos vacances, à parler de nourriture, à raconter une soirée, un coucher du soleil, une rencontre, un drame… avec ce sentiment de satisfaction discret. 

Au Liban, on ne vient pas seulement passer des vacances. On revient retrouver une partie de soi. Une version de nous-même qui existe encore là-bas, quelque part entre les cousins, les repas qui s’éternisent, les fous rires, les amis, les villages, les balades et toutes ces personnes qui nous rappellent d’où l’on vient. 

Alors oui ma fille avait mal au ventre. Mais peut-être qu’elle avait simplement le coeur lourd.
Et finalement, je crois que nous sommes nombreux à souffrir du même mal. 


samedi 4 juillet 2026

Les héroïnes du quotidien

Ce matin, je me suis réveillée tôt. Comme chaque jour, j’ai suivi mon petit rituel presque instinctif : préparer mon café, profiter du calme encore présent, puis allumer mon téléphone, resté en mode avion toute la nuit. C’est un moment que j’aime, cette transition douce entre le silence de la nuit et le monde qui recommence à exister.

À peine l’écran s’est-il illuminé qu’un message m’attendait. Ma femme de ménage m’écrivait pour me prévenir qu’elle ne pourrait pas venir travailler aujourd’hui. (Je sais déjà que certains s’arrêteront sur le fait que j’aie une employée de maison… mais ce n’est pas le sujet.) Ce simple message, en apparence anodin, était accompagné de photos !

 

Des photos que je n’oublierai jamais.

Son visage tuméfié. Son corps marqué. Les traces de la violence d’un homme qui, une fois de plus, avait levé la main sur elle.

Son “crime” ? Ne pas avoir voulu lui donner l’argent de son salaire.

Le salaire qu’elle gagne à la sueur de son front.

Le salaire qui sert à nourrir son petit garçon de 7 ans. Le salaire qui permet à sa mère et à sa sœur malade de survivre.

Le salaire qui, pour elle, n’est pas un luxe, mais une question de dignité et de survie.

Et pourtant, c’est elle qui a été frappée. Humiliée. Terrorisée.

 

Ce n’était pas la première fois. Et c’est peut-être cela qui m’a le plus bouleversée. Parce que derrière les coups d’aujourd’hui, il y a tous ceux d’hier. Et la peur de ceux de demain.

Comment peut-on s’en prendre à une femme qui porte déjà le poids de tant de responsabilités ?

 

En lisant son message, une autre femme m’est revenue en mémoire.

 

Une femme que je ne connaissais pas encore à l’époque. Une femme qui, depuis, est devenue une amie.

Lors de notre toute première rencontre, avant même que nous ayons eu le temps de parler de tout et de rien, elle m’a raconté son histoire. Ou plutôt, son combat.

Chaque semaine, elle court d’un cabinet d’avocat à un tribunal, d’une audience à une autre, dans l’espoir d’obtenir ce qui devrait pourtant être un droit fondamental : pouvoir nourrir dignement ses cinq enfants.

 

Pendant des années, elle avait construit sa vie avec un homme qui, aux yeux de tous, semblait irréprochable. Une situation confortable, un poste à responsabilités au sein d’une organisation internationale, une image respectable. Derrière cette façade, selon ce qu’elle m’a confié, se cachait une tout autre réalité.

 

Lorsqu’il l’a quittée, il ne lui a pas seulement brisé le cœur. Il l’a laissée sans ressources. Elle m’a raconté avoir perdu la maison, la voiture, la pension alimentaire… tout ce qui permettait à ses enfants de vivre avec un minimum de stabilité. Elle m’a aussi confié avoir subi des menaces répétées, notamment celle de voir ses enfants privés d’école.

Aujourd’hui encore, pendant que certains reconstruisent leur vie en quelques mois, elle consacre la sienne à se battre devant les tribunaux pour obtenir le strict minimum auquel ses enfants devraient avoir droit.

 

Deux femmes.

Deux histoires.

Deux formes de violence.

L’une porte les cicatrices des coups. L’autre celles d’une violence plus silencieuse, économique, psychologique, judiciaire. Dans les deux cas, ce sont des femmes qui se lèvent chaque matin avec une seule obsession : protéger leurs enfants, les nourrir, les éduquer, leur offrir un avenir, malgré tout.

 

Ces femmes sont les héroïnes du quotidien.

Elles ne demandent ni privilèges, ni compassion.

Elles demandent simplement ce qui devrait être une évidence : le droit de vivre en sécurité, le droit d’être respectées, le droit d’élever leurs enfants dans la dignité, le droit de ne pas avoir à se battre chaque jour pour ce qui leur revient de droit.

 

Parler des droits des femmes ne signifie pas être contre les hommes. Bien au contraire.

Parce qu’il existe aussi des hommes extraordinaires. Des pères présents. Des maris aimants. Des frères, des fils et des amis qui comprennent que la force d’un homme ne se mesure ni à son autorité, ni à son pouvoir, mais à sa capacité à protéger sans dominer, à aimer sans posséder, à respecter sans condition.

Ces hommes-là ne sont pas menacés par les droits des femmes. Ils les défendent, parce qu’ils savent qu’une société ne grandit jamais en écrasant ses femmes, mais en leur permettant de se tenir debout, aux côtés des hommes, dans le respect, la justice et l’égalité.

Le combat pour les droits des femmes c’est un combat contre la violence, contre l’injustice et contre le silence.

Et c’est un combat qui devrait être celui de chacun d’entre nous.

jeudi 21 mai 2026

Tout s’achète, même un traumatisme

L’autre jour, Le Sabi m’a appelé, pendant que j’attendais mon tour chez la police d’arrondissement pour déposer une plainte.

J’en étais déjà à ma deuxième heure d’attente, debout en plein soleil, écrasée par la chaleur de marrakech, au milieu d’un va-et-vient incessant de détenus, menottés ou non, selon les cas, de policiers en uniforme qui ne manquaient jamais une occasion d’affirmer leur autorité, et de discussions criées à des  decibels assourdissants.

 J’avais la tête ailleurs. 

Il voulait tout simplement papoter, me raconter sa journée, partager un moment avec moi…. Mais je n’arrivais pas à me concentrer sur notre conversation, à lui donner des réponses à ses questions ni me projeter dans nos vacances d’été.

Le lendemain je me suis excusée. 
Je me suis réveillée avec cette peur de ne pas avoir été assez présente, pas assez à l’écoute, et avec cette culpabilité qui m’avait suivie jusque dans mon sommeil. 
On en a reparlé ensemble, parce que malgré moi, j’avais peur de laisser une trace, de créer une blessure sans même m’en rendre compte. 
Même s’il sait qu’une seule fois n’efface pas des années de complicité et d’écoute. Même si, pour lui, ce n’était pas grave, parce qu’il sait que mon amour est tellement fort et que pour lui je peux sortir mes griffes quand il s’agit de le défendre.

Ce qui me ramène à cette même notion de défense….. mais dans un tout autre registre. 

Aujourd’hui, un ami m’a raconté qu’à la cour d’appel, il y avait le cas d’une petite fille de 6 ans, venue avec son père qui avait déposer une plainte pour viol. En apparence,  l’enfant  ne montrait aucune séquelle. Elle était là, elle attendait paisiblement, jouant avec une petite poupée comme si rien ne l’avait touchée.
pendant ce temps, son géniteur négociait avec le camp adverse le montant « estimé » que le violeur devait payer pour ce type d’acte, afin d'éviter la prison et d’éteindre la plainte censée la protéger. Une transaction. Froide. Déshumanisée. 

Après cette histoire, je n’ai pas pu m’empêcher de me demander: où est le côté humain? Où est passée la protection de l’enfant? Depuis quand les traumas d’enfants se négocient-ils à coups de dirhams ou d’une quelconque monnaie?
Comment peut-on regarder sa propre fille et transformer son traumatisme en monnaie d’échange?



mercredi 18 mars 2026

Ce qui reste quand tout cède

J’ai décidé de commencer cet article dans l’avion qui m’emmène de Beyrouth à Athènes, en Grèce, le jeudi 05 Mars 2026, assise entre mon homme et ma fille.

J’ai décidé d’écrire pendant que je fuis mon pays natal qui est sous les bombardements, pendant que le flot de larmes coule de mes yeux ensanglantés, pendant que mes émotions chamboulent entre angoisse, réconfort, haine et tristesse.

 

Ce n’est pas la première fois que je quitte mon pays dans un état pareil, ce n’est pas la première fois que je vis la guerre et ce n’est pas la première fois que je pars avec la douleur du doute de ne pas, éventuellement, revoir ma famille! 

 

Assise dans l’avion, regardant par la fenêtre les fumées des bombes s’éloigner, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à P., ce client scénariste et producteur hollywoodien qui, dès le début de ma mission avec lui, m’avait décrit sa relation avec l’entreprise de gros oeuvre comme une histoire toxique- celle d’une femme qui reste avec son mari même lorsqu’il la bat, persuadée qu’un jour tout ira mieux, s’infligeant la douleur sans jamais partir. 

 

Sur le moment, l’image m’avait marquée. Aujourd’hui, elle me hante. Parce que c’est exactement cela: une relation avec un psychopathe narcissique - il te détruit de l’intérieur, te vide, puis te laisse croire que tout est de ta faute.

 

Et en regardant ces fumées disparaître lentement derrière moi, j’ai compris… que c’est aussi ma relation avec mon pays!

 

Aujourd’hui je continue cet article, avec du recul et l’envie de ne pas écrire un énième article sur la guerre, ni sur comment je vis cette réalité émotionnelle particulière: je me réveille en vérifiant les informations et m’endors en faisant la même chose, parce que quand ma famille est là-bas, les nouvelles deviennent la seule façon de savoir si ceux que j’aime vont bien. Ni comment je vis avec cette anxiété constante, cette culpabilité, celle d’être physiquement en sécurité et cette forme d’engourdissement, comme si, à force de vivre l’invivable, le corps décide de couper et apprends à ressentir moins, moins fort, moins souvent, presque plus du tout.

 

Cette forme d’absence de réaction… elle, ressemble à une forme d’abandon intérieur. Alors je navigue entre plusieurs états:

Celui d’être ici, en sécurité.

Celui de boire un café pendant que là-bas, on compte les frappes.

Celui de rire parfois et de s’en vouloir immédiatement après.

Comme si le simple fait d’aller bien devenait une trahison. 

Mais la vérité, c’est que partir ne coupe rien. On ne quitte pas un pays, on le porte, partout, tout le temps. À des milliers de kilomètres, il continue de bruler quelque part en nous!

 

Ce pays qui fait de moi qui je suis a façonné mon caractère, mon moi, ma personnalité et ce qui a fait qu’à mon retour à Marrakech… quelque chose m’attendait: un accueil, une chaleur simple, presque désarmante, Humaine! 

 

Ma fille est retournée à l’école après une semaine d’absence. Elle a été accueillie comme la survivante d’une guerre avec accolades, joie des retrouvailles, figh fives,… Ils étaient simplement heureux de la retrouver.

Le soir en partageant cela avec moi, elle m’a demandé si moi aussi j’ai eu droit à des accolades sur le chantier.

Pour moi, ils étaient tous là. Heureux, vraiment.

Si Hassan, Yassine et Moustapha… ne pouvaient  pas me prendre dans leurs bras pour des raisons de culture, ramadan ou de pudeur, je voyais leur joie dans leurs expressions, leurs yeux, leurs regards, dans ce soulagement sincère, presque palpable. Et ça suffisait à tout dire.

Et puis, il y avait aussi Nyko, Doro, Javier… et là c’était des accolades, du bruit, de la chaleur, une autre manière d’aimer, tout aussi forte.

 

Les amis aussi étaient là, présents, d’une autre manière. Pas dans le bruit ni dans les embrassades mais dans une présence continue, discrète et essentielle via des messages quotidien, du soutient moral, de l’inquiétude.

Des messages chaque jour, parfois simples comme « tu es arrivé ? », « ca va aujourd’hui ? », « ta famille va bien ?»  Sur instagram ou par whatsapp. Des messages parfois plus longs, remplis de mots qu’on ne sait pas toujours recevoir sans trembler. Des appels manqués suivis de « rappelle-moi quand tu peux », des silences respectés quand il n’y avait plus la force de répondre.

J’ai été profondément touchée par ces amis qui m’entourent, par leur amour, par cette  inquiétude constante, jamais pesante, et par cette amitié sincère, bouleversante et touchante, comme un fil invisible qui ne lâche pas, même quand tout autour semble céder.

 

Même après une guerre qui semble avoir emporté avec elle le droit international, la justice et jusqu’à l’idée même de l’humanité, il reste ces gestes là, discrets mais assez puissants pour contredire le reste.

Dans tout ça, j’ai retrouvé quelque chose que la guerre n’a pas réussi à m’enlever et que j’apprécie au plus profond de moi.

Parce que dans les regards, dans les silences, dans ces gestes imperceptibles du commun des mortels, il subsiste encore quelque chose qui résiste : une amitié sincère, un reste d’amour, brut, fragile et tenace. Et parfois, c’est tout ce qu’il faut pour continuer à tenir et ne pas se perdre.