J’ai décidé de commencer cet article dans l’avion qui m’emmène de Beyrouth à Athènes, en Grèce, le jeudi 05 Mars 2026, assise entre mon homme et ma fille.
J’ai décidé d’écrire
pendant que je fuis mon pays natal qui est sous les bombardements, pendant que
le flot de larmes coule de mes yeux ensanglantés, pendant que mes émotions
chamboulent entre angoisse, réconfort, haine et tristesse.
Ce n’est pas la
première fois que je quitte mon pays dans un état pareil, ce n’est pas la première
fois que je vis la guerre et ce n’est pas la première fois que je pars avec la
douleur du doute de ne pas, éventuellement, revoir ma famille!
Assise dans l’avion,
regardant par la fenêtre les fumées des bombes s’éloigner, je n’ai pas pu
m’empêcher de penser à P., ce client scénariste et producteur hollywoodien qui,
dès le début de ma mission avec lui, m’avait décrit sa relation avec
l’entreprise de gros oeuvre comme une histoire toxique- celle d’une femme qui
reste avec son mari même lorsqu’il la bat, persuadée qu’un jour tout ira mieux,
s’infligeant la douleur sans jamais partir.
Sur le moment,
l’image m’avait marquée. Aujourd’hui, elle me hante. Parce que c’est exactement
cela: une relation avec un psychopathe narcissique - il te détruit de l’intérieur,
te vide, puis te laisse croire que tout est de ta faute.
Et en regardant ces
fumées disparaître lentement derrière moi, j’ai compris… que c’est aussi ma
relation avec mon pays!
Aujourd’hui je
continue cet article, avec du recul et l’envie de ne pas écrire un énième
article sur la guerre, ni sur comment je vis cette réalité émotionnelle
particulière: je me réveille en vérifiant les informations et m’endors en
faisant la même chose, parce que quand ma famille est là-bas, les nouvelles
deviennent la seule façon de savoir si ceux que j’aime vont bien. Ni comment je
vis avec cette anxiété constante, cette culpabilité, celle d’être physiquement
en sécurité et cette forme d’engourdissement, comme si, à force de vivre
l’invivable, le corps décide de couper et apprends à ressentir moins, moins
fort, moins souvent, presque plus du tout.
Cette forme d’absence
de réaction… elle, ressemble à une forme d’abandon intérieur. Alors je navigue
entre plusieurs états:
Celui d’être ici, en
sécurité.
Celui de boire un
café pendant que là-bas, on compte les frappes.
Celui de rire parfois
et de s’en vouloir immédiatement après.
Comme si le simple
fait d’aller bien devenait une trahison.
Mais la vérité, c’est
que partir ne coupe rien. On ne quitte pas un pays, on le porte, partout, tout
le temps. À des milliers de kilomètres, il continue de bruler quelque part en
nous!
Ce pays qui fait de
moi qui je suis a façonné mon caractère, mon moi, ma personnalité et ce qui a
fait qu’à mon retour à Marrakech… quelque chose m’attendait: un accueil, une
chaleur simple, presque désarmante, Humaine!
Ma fille est
retournée à l’école après une semaine d’absence. Elle a été accueillie comme la
survivante d’une guerre avec accolades, joie des retrouvailles, figh fives,… Ils
étaient simplement heureux de la retrouver.
Le soir en partageant
cela avec moi, elle m’a demandé si moi aussi j’ai eu droit à des accolades sur
le chantier.
Pour moi, ils étaient
tous là. Heureux, vraiment.
Si Hassan, Yassine et
Moustapha… ne pouvaient pas me prendre
dans leurs bras pour des raisons de culture, ramadan ou de pudeur, je voyais
leur joie dans leurs expressions, leurs yeux, leurs regards, dans ce soulagement
sincère, presque palpable. Et ça suffisait à tout dire.
Et puis, il y avait
aussi Nyko, Doro, Javier… et là c’était des accolades, du bruit, de la chaleur,
une autre manière d’aimer, tout aussi forte.
Les amis aussi étaient
là, présents, d’une autre manière. Pas dans le bruit ni dans les embrassades
mais dans une présence continue, discrète et essentielle via des messages
quotidien, du soutient moral, de l’inquiétude.
Des messages chaque
jour, parfois simples comme « tu es arrivé ? », « ca va
aujourd’hui ? », « ta famille va bien ?» Sur
instagram ou par whatsapp. Des messages parfois plus longs, remplis de mots
qu’on ne sait pas toujours recevoir sans trembler. Des appels manqués suivis de
« rappelle-moi quand tu peux », des silences respectés quand il n’y
avait plus la force de répondre.
J’ai été profondément
touchée par ces amis qui m’entourent, par leur amour, par cette inquiétude constante, jamais pesante, et par
cette amitié sincère, bouleversante et touchante, comme un fil invisible qui ne
lâche pas, même quand tout autour semble céder.
Même après une guerre
qui semble avoir emporté avec elle le droit international, la justice et
jusqu’à l’idée même de l’humanité, il reste ces gestes là, discrets mais assez
puissants pour contredire le reste.
Dans tout ça, j’ai
retrouvé quelque chose que la guerre n’a pas réussi à m’enlever et que j’apprécie au plus profond de moi.
Parce que dans les
regards, dans les silences, dans ces gestes imperceptibles du commun des
mortels, il subsiste encore quelque chose qui résiste : une amitié
sincère, un reste d’amour, brut, fragile et tenace. Et parfois, c’est tout ce
qu’il faut pour continuer à tenir et ne pas se perdre.

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